L'eau, c'est la vie : face au changement climatique, les enjeux de l’accès à l’eau et de santé publique
À l’école primaire de Tabontebike, sur l’atoll isolé d’Abaiang, aux Kiribati, la cloche retentit marquant le début de la récréation. Les enfants sortent en courant des salles de classe, pieds nus, en direction des arbres à pain et leur ombre, au milieu de cette matinée humide.
À Tabontebike, l’accès à l’eau de manière continue conditionne la vie chaque jour. En l’absence de réseau public d’eau potable sur l’île, les communautés dépendent de puits alimentés par des nappes phréatiques peu profondes ou de la collecte des eaux de pluie pour leur consommation quotidienne en eau potable.
Mais le changement climatique fragilise de plus en plus ces sources d’eau déjà précaires. L’élévation du niveau de la mer fait pénétrer l’eau de mer dans la fine couche d'eau douce située sous l’île, rendant les eaux souterraines saumâtres (salées). Les sécheresses saisonnières et les précipitations imprévisibles peuvent entraîner un assèchement plus fréquent des citernes d’eau de pluie, tandis que les inondations et les pluies intenses — comme celles prévues cette année avec le phénomène El Niño — peuvent submerger les systèmes d’assainissement et contaminer les puits peu profonds.
Pour les élèves de l’école de Tabontebike, cela se traduit par une incertitude grandissante : l’eau qu’ils et elles puisent chaque jour — qu’elle provienne de puits ou de réservoirs d’eau de pluie — risque d’être trop salée pour être bue, contaminée, ou tout simplement pas disponible en quantité suffisante. La lente progression du changement climatique remodèle le quotidien des enfants silencieusement.
Pour les habitant·e·s des Kiribati, cependant, ce défi n’est pas nouveau : ils et elles font face depuis longtemps aux conséquences du changement climatique et militent en faveur d’actions concrètes depuis plusieurs décennies.
Dès mon plus jeune âge, on m’a appris que le changement climatique est l’un des ennemis naturels des Kiribati, non seulement parce qu’il affecte notre vie quotidienne, mais aussi parce que nous manquons de ressources pour le combattre, explique Mila. Le niveau de la mer a augmenté, ce qui a inondé des habitations et emporté notre littoral. Nos puits sont devenus salés et les cultures traditionnelles comme les arbres bwabwai [taro géant des marais] sont en train de disparaître. Le temps est devenu imprévisible, avec des vents plus violents, des sécheresses plus longues et des pluies torrentielles soudaines.
En première ligne
Lorsque les sources d’eau ne sont pas propres à la consommation, les communautés sont confrontées à des taux plus élevés de diarrhées, d’infections cutanées et d’autres maladies d’origine hydrique, particulièrement dangereuses pour les enfants, les femmes enceintes et les personnes âgées. Les pressions croissantes sur l'environnement aux Kiribati, telles que la hausse du niveau de la mer et des températures, la sécheresse, la dégradation des sols, l’insécurité alimentaire et l’éloignement extrême, aggravent un contexte de santé publique déjà fragile.
Mila ne doute pas des répercussions profondes que cela a sur la santé de sa communauté. « L’eau, c’est la vie, dit-il. C’est une question de survie ici. J’ai pu constater de mes propres yeux comment la pénurie d’eau ou son accès limité affectent des communautés entières. Les Kiribati en sont un exemple frappant. Lorsque les écoles et les établissements de santé ne peuvent pas compter sur une eau propre et en quantité suffisante, la prévention et le contrôle des infections, la santé maternelle et infantile, ainsi que le traitement des maladies diarrhéiques et cutanées deviennent tous plus difficiles. »
Te maraia, te buaka, te rongo
Pour Mila, le changement climatique n’a rien d’abstrait. Il le décrit à l’aide de mots dans sa langue tels que : te maraia (sécheresse), te buaka (vents violents et vagues) et te rongo (lorsque la terre semble sans vie).
« Ces changements ne se produisent pas les uns après les autres, ils s’amplifient mutuellement, et c’est ce qui rend la vie plus difficile pour nos communautés, explique-t-il. Lorsque la pluie se fait attendre pendant une longue période, nos récoltes en souffrent et les familles commencent à s’inquiéter de ne pas avoir assez à manger. Puis, lorsque la pluie finit par tomber, elle tombe trop violemment ou trop rapidement, inondant les sources d’eau dont nous dépendons. Cela les rend boueuses et impropres à la consommation. Et comme les îles périphériques disposent rarement des ressources nécessaires pour traiter ou purifier cette eau, les familles se retrouvent souvent avec peu d’options sûres. »
Des systèmes de santé résilients au changement climatique
Le travail de MSF à Abaiang poursuit un objectif simple : renforcer les systèmes de santé pour qu’ils soient résilients au changement climatique et relever les principaux défis sanitaires au sein de la communauté. Ces activités sont menées en étroite collaboration avec le ministère de la Santé et, en particulier, avec les professionnels de santé locaux exerçant dans des zones reculées. Mila et l’équipe en charge de l’eau et de l’approvisionnement soutiennent un programme visant à renforcer les infrastructures hydriques dans les écoles, les communautés et les dispensaires, en protégeant les nappes phréatiques, en améliorant la collecte et le stockage des eaux de pluie, en modernisant les infrastructures sanitaires et en favorisant l’accès à des sources fiables d’eau potable.
Les résultats ont montré que les puits peu profonds creusés à la main, largement utilisés sur l’île, sont très vulnérables à la contamination et souvent peu fiables. Ces conclusions viennent étayer l’analyse de la qualité de l’eau menée en continu par MSF, qui mesure l’impact des changements environnementaux sur la qualité de l’eau des puits.
S'appuyant sur ces données, MSF et les membres de la communauté travaillent ensemble à la remise en état des puits situés à proximité des écoles et des dispensaires, en faisant des adaptations simples telles que couvrir des sources d'eau à ciel ouvert, améliorer le drainage, installer et entretenir les systèmes de récupération des eaux de pluie et créer des comités d'hygiène afin de protéger ces ressources vitales.
Un appel à l’action
À l’approche de la COP31, l’urgence de reconnaître et de renforcer le lien entre le changement climatique et la santé se fait de plus en plus pressante. Le lien étroit entre le climat et la santé est indéniable.
Les maladies liées au climat, telles que les maladies diarrhéiques, les infections cutanées et les maladies transmises par les vecteurs, sont associées à la pénurie d’eau, aux inondations et au manque d’assainissement. Ces impacts sur des systèmes de santé déjà fragiles se font sentir dès à présent. Une action climatique forte, passant par la réduction des émissions carbones et l’adaptation des systèmes de santé, se traduira par de meilleurs résultats sanitaires pour tous.
« Je veux que les dirigeant·e·s mondiaux·ales comprennent qu’aux Kiribati, le changement climatique, l’eau et la santé sont directement liés », explique Mila.
Les enseignements d’Abaiang
À l’école primaire de Tabontebike, la cloche retentit, cette fois pour marquer la fin de la récréation. Les solutions proposées par MSF sont modestes mais ont un impact réel au sein de l’école. Sur ces atolls fragiles, la crise climatique est une crise sanitaire et humanitaire, en particulier pour les enfants qui sont en première ligne.
Le changement climatique touche de manière disproportionnée les personnes les plus vulnérables. Aux Kiribati et dans de nombreux autres contextes exposés au changement climatique, les populations locales sont parmi les moins responsables de la crise, mais en paient le prix le plus fort.
Les Kiribati est peut-être un petit pays, mais son expérience revêt une importance mondiale. Ce que nous y apprenons peut éclairer les réponses en matière de climat et de santé dans tout le Pacifique et au-delà. Investir dans des systèmes résilients d’approvisionnement en eau et adaptés au changement climatique est un impératif global et non un choix local.
« Les dirigeant·e·s mondiaux·ales doivent aller au-delà des discussions et apporter un soutien concret et à long terme, conclut Mila. Protéger l'eau aux Kiribati, c'est protéger la santé, la dignité et l'avenir de nos communautés. »