En 2024 en Inde, Médecins Sans Frontières (MSF) a répondu aux besoins humanitaires et médicaux urgents de communautés marginalisées, exposées à la violence, à la négligence, à l’exclusion et aux inégalités d’accès aux soins.
Dans l’État du Bihar, l’accès aux traitements est limité et le taux de mortalité lié au VIH est élevé. Nous avons soigné des personnes au stade avancé de la maladie. Avant d’être diagnostiquées, elles devaient assumer des coûts de soins élevés dans le secteur privé et subissaient ensuite une forte stigmatisation. En collaboration avec la Mission de santé et le ministère de la Santé et du Bien-être familial du Bihar, nous leur avons offert des soins holistiques à l’hôpital Guru Gobind Singh de Patna.
L’État du Chhattisgarh a connu une recrudescence d’affrontements violents entre les forces de sécurité gouvernementales et des groupes armés. MSF y gère des cliniques mobiles et fournit des soins essentiels, y compris des avortements médicalisés, dans des zones isolées. En réponse à une épidémie de rougeole, nous avons ouvert une nouvelle clinique mobile à Hirmangunda et mené une campagne de vaccination avec le ministère de la Santé.
Dans l’État du Manipur, la situation est restée instable à la suite du conflit interethnique qui a éclaté en 2023. Ce contexte a compliqué la prise en soin des personnes atteintes du VIH et de la tuberculose (TB), ainsi que l’acheminement des fournitures médicales.
Dans l’État de Mizoram, nous avons offert des soins aux communautés réfugiées fuyant les violences au Myanmar. Nous avons orienté des patient·e·s vers des spécialistes, dispensé des soins dans notre clinique de Zokhawthar et distribué des biens de première nécessité aux familles nouvellement arrivées dans les camps.
À Mumbai, nous avons transféré fin 2024 notre projet de traitement de la tuberculose résistante complexe au Programme national d’éradication de la TB et à la municipalité de Brihanmumbai. Depuis 2006, ce projet a joué un rôle clé pour améliorer la santé de personnes qui n’avaient aucune autre option thérapeutique.
Au Jammu-et-Cachemire, les années de conflit ont lourdement affecté la santé mentale de la population. Nous y fournissons toujours des services de conseil.
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De la honte à la résilience : mon histoire avec le VIH
Publish date:1 décembre 2025
Auteur(e):laura.conde.tumbarell
Depuis 2019, MSF offre des soins complets aux personnes qui ont le VIH à un stade avancé à l'hôpital Guru Gobind Singh (GGSH) de Patna, dans l'État du Bihar, en Inde. Les patients avec un VIH à un stade avancé ont un taux de mortalité très élevé et ont besoin de soins complexes, notamment en matière de nutrition, d'infections, de santé mentale et de soutien psychosocial.
On dit que les personnes qui ont le VIH sont à un stade avancé quand leur système immunitaire est vraiment faible. Cela signifie que leur corps ne parvient plus à lutter correctement contre les infections, souvent parce qu'elles n'ont pas pu prendre régulièrement leurs médicaments contre le VIH.
MSF travaille avec le gouvernement pour aider à réduire la maladie et la mortalité chez ces patients en s'assurant qu'ils puissent avoir des soins complets et de qualité, surtout quand ils se présentent avec des infections dangereuses.
Gautam Harigovind est le coordinateur médical de notre immense clinique dédiée au COVID-19 à Mumbai. Comme vous pouvez le lire ici, nous avons installé dans la ville deux sets de tentes comportant chacune 1000 lits de soins intensifs, afin de faire face à l'énorme afflux de patients. Gautam parle de la situation actuelle à Mumbai et de la façon dont elle l’a changé en tant que médecin.
« Voici deux semaines que notre projet d'urgence a débuté. La semaine dernière, nous y avons admis 200 à 250 nouveaux patients par jour. La situation ici à Mumbai reste très grave, mais nous avons eu une meilleure semaine en tant qu'équipe. Les progrès de nos patients ont été meilleurs que prévu.
Lorsque j'ai commencé à travailler au centre COVID-19 de Mumbai en septembre 2020, c'était le chaos, avec des vagues et des vagues de personnes dans un état inquiétant qui arrivaient chaque jour. Après cela, la prise en charge des patients s'est un peu calmée, aussi parce que nous avons appris à nous organiser. Mais aujourd'hui, tout le monde est de nouveau sur le pont.
Le personnel est épuisé au bout de trois jours de dur labeur
Notre plus grand défi à l'heure actuelle est la rotation du personnel. Nos employés ne peuvent tout simplement pas travailler longtemps dans cet environnement. L’épuisement vient très vite, ici. Les cycles d'épuisement professionnel de notre personnel sont de plus en plus courts. En ce moment, la plupart d'entre eux sont épuisés après trois jours de travail. Cela est dû aux circonstances, au grand nombre de patients et au manque de formation adéquate. Dans notre tente, il y a 28 départements : chaque département doit avoir deux infirmières par équipe et il y a quatre équipes disponiles. Faites le calcul. Il est actuellement très difficile de trouver le nombre nécessaire d'infirmières.
Nous nous investissons donc beaucoup dans le recrutement et la formation de notre personnel. Parce que nos équipes doivent souvent aider de très jeunes infirmières du ministère de la santé. Étant donné le manque d'expérience qu'elles ont – du fait qu’elles sont propulsées aux devants de cette crise alors qu’elles sont fraîchement diplômées – nous les coachons et les accompagnons au chevet du patient. Notre équipe est pleine de personnalités très fortes. C'est également ce que je recherche lorsque je les engage, un personnel solide, tant sur le plan clinique que personnel.
Arriver au travail et voir des lits vides
Le COVID-19 a changé ma vie en tant que personne et en tant que médecin. Les gens meurent, mais je m'y suis habitué. Nous l'avons accepté. J'avais l'habitude d'être très orienté vers les patients. Maintenant, j'ai peur de construire des relations avec eux. Or, c’était ce que je faisais habituellement. Mais quand j’arrivais au travail et que je me voyais soudainement un lit vide, ça me brisait le cœur. Je remarque que je n'utilise plus leur nom et que je ne les appelle plus "mes patients". Je dis maintenant "les patients".
Désormais, nous encourageons également notre personnel à parler à leurs patients, dès le début, de la possibilité qu'ils ne s'en sortent pas. Cela peut sembler cruel, mais nous en avons vu les résultats positifs. Non seulement le patient semble mieux préparé, mais notre personnel peut mieux faire face à cette éventualité.
La vague semble s'être quelque peu calmée pour le moment, mais je pense que c'est le calme avant la tempête. Nous faisons des heures supplémentaires pour que tout soit prêt au cas où la situation s'aggraverait. Si ce n'est pas le cas, je serai extrêmement soulagé. Le COVID-19 est un contexte dans lequel j'aime avoir tort. »
Charlotte est médecin. Il y a neuf mois, elle entamait sa première mission en Inde avec Médecins Sans Frontières. Elle relate sa première journée de travail et ses premières impressions.
« Vendredi matin. Réveil tôt puisque nous avons rendez-vous comme les autres jours à 7h30 au bureau pour le rendez-vous du matin. Pas de chance, ce matin-là la voiture qui nous amène au bureau est en retard alors que c'est le seul jour où je n'ai pas pris "mon" vélo ! Entrée remarquée dans la salle de réunion avec mes baskets de randonnée, mon pantalon de marche et mon t-shirt MSF immaculé tout nouveau ! Les femmes ici, y compris nous expatriées, portent le sari ou plus simplement une robe sur un pantalon.
Vers 8h on commence à charger le matériel dans les jeeps : il nous faut tout apporter sur le lieu où se tient la clinique (MC). La mécanique est bien rodée, les posters, kits, boîtes, bidons sont prêts. Ils sont d'ailleurs contrôlés et rechargés après chaque clinique. A 8h15 nous partons. Notre convoi est composé de trois jeeps Ce matin-là, deux convois partent dans deux directions différentes. En principe il y a trois convois par jour pour trois cliniques à des endroits différents.
Une route particulière
Nous nous mettons donc en route. C'est assez fou de se déplacer dans ces énormes jeeps en se suivant de près. Bhadrachalam est une ville assez grande (en comparaison avec Couvin, pas Bruxelles !) que nous quittons vite. La campagne environnante est superbe : rizières d'un vert éclatant, champs d'eucalyptus et de coton, buffles aux cornes recourbées de façon parfois très fantaisiste, vaches blanches placides qui nous soumettent à leur loi, chèvres, échassiers blancs (aigrettes ?) plongeant leur bec dans l'eau des champs. Nous faisons forte impression même si la route est encore bétonnée et le trafic présent : les enfants, sur le chemin de l'école, s'arrêtent pour nous faire signe.
Dans la dernière jeep où j'ai pris place, je suis avec Raju qui est traducteur, Rhama aide-soignante ainsi que Venkat, notre chauffeur qui m’impressionne déjà en ville pourtant je ne suis pas au bout de mes surprises. Ils m'expliquent un tas de choses, répondent à mes questions, tentent de me trouver un surnom qui soit plus facile à prononcer que Charlotte. C’est sans doute Charo qui restera !
Nous roulons environ heure sur cette route, de 0 km/h en freinant sec si une vache traverse à 70 km/heure qui en paraissent 100 facile à bord de ces engins. N'oublions pas l'usage du klaxon… On s'y habitue !
Soudain, nous empruntons une piste large de terre bien sèche, aux teintes orangées. Plus nous avançons, plus la nature autour de nous se densifie. Par ici des champs, par là des collines assez hautes. On longe un temps une large rivière dont le courant est ralenti par un barrage. Les champs font place à la forêt. Il fait toujours chaud et très humide. L’ombre des arbres nous apporte un peu de fraicheur d’autant que maintenant notre vitesse est nettement réduite. Je commence à comprendre pourquoi nous sommes en jeep. Les ornières sont énormes, parfois remplies de boue. Venkat joue avec la roulette de contrôle de motricité des roues, s’arrêtant, reculant pour ajuster le réglage. Nous suivons toujours de près la 2e voiture, la laissant prendre de l’avance quand le chemin est très accidenté pour ensuite accélérer et revenir juste derrière.
Ça n’a duré qu’une heure et demi mais les sensations étaient telles que ça m’a paru plus long. J’ai beaucoup apprécié comme c’était la première fois, mais je comprends que ce soit fatiguant de le faire 2 fois par jour, 4 jours par semaine. Plus tard, pendant les consultations, un serpent aura son heure de gloire, toute l’équipe rameutée pour l’admirer !
Toute une organisation
L’endroit où se tient la MC de Yampuram est une sorte de lopin d’herbe coupée, juste à la sortie du village. Déjà une vingtaine de villageois nous attendent. A peine descendu des jeeps, chacun s’active. Il faut installer une bâche au sol et une table pour le stand inscription + triage. Une seconde bâche pour le laboratoire où on peut faire des tests de diagnostiques rapides pour la malaria, des bandelettes urinaires, doser le sucre et l’hémoglobine sanguins. On peut aussi récolter des crachats pour la recherche de bacilles tuberculeux ainsi que du sang. On embarque tout ça pour les analyser à Bhadra. La troisième bâche est la salle d’attente, où les promoteurs santé expliquent aux villageois des messages simples sur la santé à partir de grands dessins. Une tonnelle est montée pour la consultation du médecin, une autre pour la pharmacie et la troisième pour la consultation de planning familial, prénatale et postnatale.
Les consultations s’enchainent : création d’une fiche par patient, pesée pour tous, motif de la consultation. La plupart de ces villageois ont marché entre 5 et 15km pour venir jusqu’ici. Un des hommes va très mal, ses amis ont dû le porter sur une civière faite de bois sur 10km. Leur chemin passe par une colline et des cours d’eau. Le tout pieds nus, les orteils largement écartés et si musclés qu’on aurait plus dit des orteils.
En quatre heures, nous aurons vu 65 patients. La moitié venait pour de la fièvre depuis plusieurs jours. 16 étaient positifs pour la malaria. C’est un problème majeur ici, les moustiques piquant lorsque les gens vont aux champs ou en reviennent : les moustiquaires que nous distribuons paraissent bien dérisoires. Nous allons pouvoir emmener avec nous l’homme qui après une perfusion a pu marcher et monter dans la jeep. Les autres patients que nous référons vers l’hôpital doivent se débrouiller pour le trajet ce qui revient à marcher une bonne partie de la journée. MSF leur donne de l’argent pour payer le bus et la nourriture à l’hôpital. La facture aussi est prise en charge.
Je me balade entre les stands, m’imprégnant de ce qui se passe autour de moi. L’équipe gère tout avec habitude et professionnalisme. Ils ont l’air patient avec les villageois, même si la barrière linguistique m’empêche de comprendre ce qui se dit. Je finis par m’installer près de Dileep, le médecin, qui a mon âge et un éternel sourire communicatif. Les ressources sont faibles, notre capacité diagnostique et thérapeutique aussi. C’est sans doute les pathologies dermatologiques qui me laissent le plus perplexe. Le temps file, les patients aussi. Pas de chipoterie, d’états d’âme ou de paperasserie inutile. Dileep s’arrête un instant me regardant avec un autre sourire étrange pour me dire que c’est bien ce qu’on fait ici, qu’il n’y a que nous.
Une rencontre avec les villageois
La vie des villageois est rude et ça se lit sur leur corps. Certains arborent des tatouages, d’autres des scarifications. Presque tous ont des cicatrices ou autres stigmates. Les hommes portent un longhi replié, jupe faite d’un simple pan de tissu. Dessous, un autre morceau de tissu leur sert de sous-vêtements. Les femmes portent le sari, soit un t-shirt très serré et court sous les seins et un tissu en guise de jupe, dont un pan remonte par-dessus l’épaule ou sur la tête. Leurs cheveux sont souvent très longs, nattés, tressés. Elles portent de nombreuses boucles d’oreilles, parfois de simples morceaux de bois. Toutes ont des bracelets, beaucoup sont en plastique. Ils semblent si serrés que je me demande si elles ne les mettent pas étant bébé pour ne plus les enlever. Difficile de définir leur âge, même pour les enfants. Je me sens indécemment grande et corpulente, eux ne mesurant rarement plus d’1mètre 50 et pesant rarement plus de 45kg.
Le temps est écoulé, tout comme la file de villageois. Avec la même efficacité qu’au départ, tout le monde remballe. Ensuite nous installons une natte pour notre pique-nique. Chacun partage et on mange notre riz agrémenté des différentes sauces, à la main, en riant. C’est chouette !
La famille de l’homme très malade attend qu’on parte en l’emmenant. Eux vont retourner à leur village. Nous avons trop de nourriture, qu’ils acceptent.
Nous reprenons la route. On est encore sur les pistes que je somnole déjà ! Après les insomnies de ces 10 derniers jours, quel bien ça fait, même avec sursauts de la jeep. Venkat met de la musique Telugu sur son GSM.
Ma journée est presque finie. Je souris en me disant que maintenant je me sens vraiment Médecins Sans Frontières. »