Trois ans après la tragédie de Pylos, la violence meurtrière se poursuit en Grèce.
Trois ans après le naufrage de Pylos qui a coûté la vie à 600 personnes, des gens continuent de mourir en mer en raison de l’inaction politique.
« Je me souviens très clairement du bateau qui s’est approché de nous », a déclaré un survivant en avril 2026. « J’ai vu le drapeau grec et un bateau gris avec deux bandes blanches. Il y avait quatre hommes au total. »
« Ils ont gonflé un petit canot de sauvetage pouvant accueillir au maximum dix personnes et y ont directement jeté trois personnes. Je suis d’abord tombé à la mer, près du moteur du grand bateau, qui m’attirait vers lui, et je ne portais pas de gilet de sauvetage.
Les hommes portant des cagoules me regardaient et riaient pendant que je me noyais. Les personnes déjà à l’intérieur du canot gonflable m’ont attrapé et m’ont aidé. »
« Nous sommes montés à bord du canot, qui s’était déjà rempli d’eau car nous étions 26 personnes. Un bateau rapide s’est approché à grande vitesse, a attaché une corde au canot et a commencé à nous remorquer. En même temps, ils nous frappaient avec une barre métallique sans regarder où ils frappaient. Un homme a eu le bras cassé et un autre a subi un traumatisme crânien.
« Ils nous ont laissés en pleine mer. Nous criions et demandions de l’aide, et ils nous ont répondu : “Au revoir”. »
Pylos n’était pas une tragédie isolée. Aujourd’hui encore, des personnes meurent en mer à cause de violences intentionnelles et de politiques de dissuasion mises en œuvre par les autorités.
« Cela se passe sur le sol européen, dans un pays qui adhère aux conventions internationales des droits humains, sans qu’il n’y ait de responsabilité », explique Sophie Baylac, coordinatrice pays de MSF en Grèce.
Le Pacte européen sur la migration et l’asile, fondé sur une logique de dissuasion, ne contribue pas non plus à réduire la violence aux frontières européennes.
Les équipes de MSF sur les îles grecques de Lesbos et de Samos continuent de soigner des personnes ayant subi des violences en mer. Moins visible aujourd’hui, cette violence reste pourtant une réalité aux frontières de la Grèce et de l’Europe. Les routes changent, les arrivées fluctuent et l’attention médiatique se déplace, mais le coût humain demeure.
« Entre juillet 2023 et juin 2026, à Lesbos, nous avons pris en charge plus de 16 000 personnes, sur les 26 000 arrivées sur les îles. Rien qu’en octobre 2025, nous avons accompagné des survivants de trois naufrages. Nos équipes ont réalisé des consultations médicales individuelles auprès d’hommes et de femmes souffrant de traumatismes physiques et psychologiques, compatibles avec des traversées maritimes dangereuses et des interceptions violentes. De nombreux patients ont nécessité des soins supplémentaires, tandis que d’autres ont dû être évacués en ambulance en urgence », poursuit Sophie Baylac.
« Un groupe de personnes a essayé de nous noyer en tournant autour de nous et ils utilisaient des drones », raconte un survivant.
« Ils nous ont déshabillés, ont pris nos téléphones et nos sacs et les ont jetés à la mer. C’étaient de jeunes hommes qui criaient, nous frappaient avec des bâtons et prenaient des photos et des vidéos de nous. Ensuite, ils ont cassé notre moteur et ont jeté une grande caisse en plastique à la mer. Ils nous y ont forcés et nous ont abandonnés. Sur les 25 personnes du groupe, une seule savait nager. »
Nos patients décrivent des tentatives répétées de traversée, des coups, des refoulements, des menaces, des humiliations, la disparition de proches et des abandons en mer. La peur et le traumatisme ne s’arrêtent pas une fois arrivés à terre : l’incertitude permanente et l’accès limité au soutien contribuent à une détresse psychologique durable.
« Un grand navire a allumé ses projecteurs au loin et s’est approché sans s’arrêter. Ils ne nous ont rien dit. Nous étions très proches de la côte et nous avions besoin d’environ dix minutes supplémentaires pour atteindre la terre. Le grand navire est parti, puis un bateau rapide avec trois personnes est apparu. Ils ont commencé à tourner autour de nous, créant des vagues, et nous avons été contraints de nous arrêter.
« Ensuite, ils nous ont dit : “Calmez-vous, Yunan (terme pour désigner la Grèce)”. L’un des hommes du bateau rapide a sauté dans notre petite embarcation, en a pris le contrôle et répétait : “D’accord, Grèce”. Puis il a commencé à manœuvrer brusquement. Les femmes ont commencé à crier de panique, suppliant en anglais et appelant à l’aide, mais il a répondu : “Fuck you, vous n’irez pas en Grèce”, tout en accélérant. Le bateau rapide, maintenant très proche de nous, a commencé à nous pousser et à nous percuter par l’arrière. Il a continué à diriger notre embarcation pendant environ une heure jusqu’à atteindre une zone de fortes vagues. Là où nous avions mis sept heures, il a couvert la distance en une heure. Ensuite, il a arrêté le bateau, a endommagé le moteur et a percé un trou à l’aide d’un objet tranchant », raconte un survivant.
En janvier 2025, la Cour européenne des droits de l’homme a confirmé la pratique systématique des refoulements de la Grèce vers la Turquie. Un rapport du Bureau des droits fondamentaux de Frontex a mis en évidence un schéma plus large de manœuvres par les gardes-côtes grecs mettant en danger la vie des personnes à bord. Ce ne sont pas des exceptions, mais des conséquences récurrentes des politiques actuelles de dissuasion en mer.
Un survivant a raconté son expérience à MSF en mars 2026 :
« Nous étions dans une petite embarcation en pleine nuit lorsque nous avons vu un grand navire des gardes-côtes grecs. Ils ont braqué une lumière intense sur nous et nous ont fait signe de nous arrêter. Le grand navire a commencé à tourner pour nous repousser.»
« Ils ont mis à l’eau un bateau plus petit et plus rapide avec quatre personnes à bord. Tous portaient des masques ne laissant apparaître que leurs yeux et leur nez, et ils parlaient anglais. Ils ont frappé notre moteur avec quelque chose ressemblant à une lance ou un harpon, et le bateau a commencé à prendre l’eau. Ils ont frappé à nouveau, et le bateau s’est brisé en deux. Je ne portais pas de gilet de sauvetage. »
« Ils ont commencé à nous pousser et à créer des vagues. J’ai essayé de monter à bord du grand navire grec, mais quelqu’un du petit bateau m’a frappé. Les gens criaient et se noyaient. J’ai essayé d’en sauver certains en les tirant vers le haut. La femme qui est morte était derrière moi et m’attrapait par le cou parce qu’elle se noyait. Je lui ai dit de me lâcher parce que je n’avais pas de gilet de sauvetage, mais elle non plus n’en avait pas et elle s’est noyée. »
Trois ans après Pylos, la violence en mer se poursuit dans un silence assourdissant et une banalisation de la souffrance.
« Il faut mettre un terme à la violence aveugle et aux pratiques d'interception dangereuses en mer. Des gouvernements ne devraient pas faire couler des bateaux.”, conclut Sophie Baylac.